Planter des graines que nous ne verrons peut-être jamais pousser : leçons sur la résilience climatique tirées des rivières et des communautés du Québec
Cette année, le fellowship d’Action Canada a été guidé par un thème central : la résilience climatique, un concept souvent défini par la force, l’adaptabilité et la capacité de rebondir. Lors de notre visite d’étude en Montérégie, ces définitions familières ont pris une dimension beaucoup plus complexe et profondément humaine.
Au barrage de Beauharnois, 926 mètres de béton s’élançant au-dessus du fleuve Saint-Laurent, j’ai été frappée par son double héritage : un triomphe d’ingénierie des années 1930, qui a illuminé des villes et alimenté des industries, mais aussi une blessure qui a brisé des vies et déraciné des communautés, inondant des terres agricoles et déplaçant des familles. Ses arches Art déco impressionnent toujours, et l’immense fleurdelisé gravée dans le paysage s’affiche comme symbole d’une nation fière. Pourtant, ce qui m’est resté, ce n’est pas la grandeur mais une question : que signifie vraiment bâtir quelque chose qui dure ?
À Kahnawà:ke, Première Nation sur la rive sud du Saint-Laurent, nous avons été rappelés à ce que le développement avait coûté: des zones de pêche détruites, des lieux de sépulture perturbés, des terres morcelées. Alors que notre hôte évoquait l’héritage de la Voie maritime du Saint-Laurent, un cargo est passé derrière elle, son klaxon couvrant sa voix — rappel brutal que des infrastructures construites il y a des décennies continuent d’avoir des répercussions aujourd’hui. Et pourtant, la résilience persistait : des poissons sauvés à la main, des jardins plantés, des semences préservées. Protéger la terre, nous ont rappelé nos hôtes, c’est protéger la culture.
À Saint-Jean-sur-Richelieu, la résilience prenait une forme concrète. Leur plan d’action climatique s’étend jusqu’en 2034, mais ce qui m’est resté en mémoire est plus simple : un stationnement désasphalté et replanté d’arbres. Désormais, l’eau de pluie pouvait rejoindre la terre, le sol respirait, les gens se rassemblaient. Ici, la résilience n’était pas abstraite. C’était un parking devenu vert.
À Longueuil, la résilience prenait la forme de liens humains. Les municipalités, les écoles et les organismes communautaires étaient tissés dans un même réseau, préparé à affronter ensemble les inondations et les tempêtes. Leur service de sécurité civile montrait que la résilience ne se coule pas dans le béton ni ne s’écrit dans un plan, mais se construit dans la confiance discrète entre voisins qui répondent présents les uns pour les autres.
Lors d’une conversation à huis clos, la résilience a révélé son visage humain. Un leader communautaire raconta avoir annulé un évènement d’envergure en pleine crise, conscient que, quelle que soit sa décision, quelqu’un serait blessé. Son honnêteté m’a marqué. J’ai compris que la résilience ne concerne pas que les écosystèmes ou les infrastructures, mais aussi les personnes qui portent des responsabilités impossibles et continuent, malgré tout, de se présenter le lendemain.
Tout au long de la semaine, nous avons été ramenés à une sagesse ancienne. L’enseignement des Sept générations des Haudenosaunee nous invite à prendre des décisions en pensant au bien-être des sept générations à venir — à comprendre que la résilience ne se mesure pas en solutions rapides, mais en choix durables. Nous n’héritons pas de la terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants.

Ces racines étaient partout : dans des espaces asphaltés rendus à la nature, dans les fellows à l’écoute et donnant de l’espace aux autres, dans les communautés protégeant à la fois terre et culture. Le klaxon peut étouffer des voix un instant, mais la résilience demeure dans les racines profondes, invisibles et solides. Au fond, la résilience tient moins à bâtir des œuvres d’Ozymandias qu’à l’entretien des racines. C’est le travail lent et constant de faire grandir des arbres dont nous ne profiterons peut-être jamais de l’ombre, afin que les générations futures puissent respirer.
