Au petit matin, je suis arrivé à l’aéroport d’Ottawa, à la fois enthousiaste, nerveux et prêt pour notre deuxième voyage d’études organisé par Action Canada. Ma collègue Alexia était arrivée en avion d’Iqaluit la veille et devait déjà repartir vers le nord, dans l’Arctique de l’Ouest. Avant même l’embarquement, j’ai pris conscience de l’immensité de notre pays.
J’avais la tête pleine de questions. Qu’est-ce que le Nord pourrait nous apprendre qu’Ottawa ne pouvait nous enseigner? À Québec, notre cohorte avait demandé quelle place occupaient les communautés autochtones dans les débats sur la souveraineté, et ce qui constituait réellement l’Arctique. S’agit-il d’une frontière sur une carte, d’un ensemble de pratiques culturelles ou d’une décision politique commune? Nous étions encore en train d’assembler les pièces du casse-tête.
À Whitehorse, Jen Gehmair, ministre territoriale du Développement économique, du Tourisme et de la Culture, nous a présenté le fonctionnement du gouvernement du Yukon. Mais c’est Math’ieya Alatini, grande cheffe du Conseil des Premières Nations du Yukon, qui, à l’occasion de la conférence annuelle d’Action Canada sur la réconciliation, a donné une nouvelle orientation à la semaine. J’ai été surpris de constater que, pour elle, le programme de défense de plus en plus ambitieux s’inscrivait dans l’affirmation de la souveraineté. J’avais toujours considéré la défense comme un dossier relevant d’Ottawa et de l’OTAN, et non comme une question que pourraient définir elles-mêmes les communautés nordiques et autochtones. Ces discussions ont généralement lieu à Ottawa. La grand cheffe Alatini les a ramenées aux personnes concernées par ces décisions.

À Carcross, la souveraineté se mesure en générations, et non en mandats gouvernementaux. Notre discussion a finalement abouti à un message simple : nous devons penser aux sept générations qui viendront après nous, et à celles qui nous ont précédés. Chaque décision qu’une personne prend fait appel à ses parents, à ses grands-parents et aux leçons du passé. Cette personne doit alors transmettre cet héritage et penser à celles et ceux qui se retrouveront un jour dans sa situation. Plus tard, nous avons entendu comment la consultation des Autochtones et la cogouvernance peuvent permettre de mettre ces idées en pratique dans le cadre de projets d’édification de la nation.

Nous avons ensuite poursuivi notre chemin vers le nord. À Inuvik, dans les Territoires du Nord-Ouest, on nous a rappelé que nous étions à moins de 2 000 km de la frontière russe. Tout à coup, nos discussions sur la sécurité et la défense nous ont semblé beaucoup moins théoriques. Une équipe de recherche locale nous a montré en quoi la fonte du pergélisol menace l’approvisionnement alimentaire et les infrastructures. Nous avons également visité la serre communautaire, aménagée à l’intérieur d’un ancien aréna de hockey, qui contribue à nourrir la ville. Profitant des longues journées d’été du Nord, les tournesols ont poussé jusqu’aux chevrons, dans un endroit où la nuit règne en maître pendant l’hiver. Dans une ville qui dépend encore des chaînes d’approvisionnement du Sud, cette serre était un exemple concret de souveraineté : une collectivité qui subvient davantage à ses propres besoins.

Ayant quitté Inuvik tard en soirée, je me suis retrouvé à l’aéroport de Whitehorse tôt le lendemain matin après une courte nuit de sommeil, la tête pleine de réflexions. À Ottawa, je pensais que la souveraineté dans l’Arctique était quelque chose que le Canada revendiquait à ses frontières. À la fin de la semaine, je l’envisageais à travers le regard des gens rencontrés : les personnes qui font progresser l’autonomie locale, nourrissent leur collectivité, mènent des recherches et bâtissent la confiance. Nous en sommes encore à assembler les pièces du casse-tête. Mais les dirigeantes et dirigeants que nous avons rencontrés nous ont montré à quel point le Canada a beaucoup à apprendre en écoutant le Nord et en prenant des décisions en fonction de celles et ceux qui devront vivre avec les conséquences.
